- Comment a débuté le travail sur cet album ?
Depuis la fin de l'enregistrement de Personne Ne Le Fera Pour Nous, j'étais sur une série de textes que je voulais mener à bout. L'inverse de Personne où j'avais tout écrit en un mois entre les deux sessions d'enregistrement. Là, je voulais prendre plus de temps et surtout commencer par les textes. Du coup, j'ai eu plus de temps, presque six ans, entre la fin du mixage du précédent et le début de l'enregistrement de celui-là.
- On sent beaucoup plus d'influences littéraires qu'avant. Que lisez-vous ?
Il se trouve que je fréquente pas mal les transports en commun, deux heures par jour minimum, donc oui, je lis pas mal. Un peu tout en fait. Beaucoup de romans, surtout étrangers, des récits de voyage, de la poésie, de l'anthropologie…
- Des noms ?
Beaucoup de Japonais, Kenzaburo Oé, Soseki. La littérature de l'Est, sinon. Kertesz, Vassili Grossman. Tous les pays, toutes les époques, en fait, sauf les Américains, très, très peu d'Américains. J'essaye de boycotter le plus possible les Américains (sourire). En France, dans les auteurs récents, Jean Rolin, Annie Ernaux, Olivia Rosenthal… C'est bizarre de donner des noms comme ça.
- Il y a une assurance nouvelle, un aplomb dans votre manière de chanter - ou de ne pas chanter (ce fameux parlé-chanté qui, de David McNeil à Yves Simon, a une longue histoire française.)
Yves Simon, je ne sais pas. Je vous laisse la responsabilité. Eh bien, j'espère que je progresse toujours un peu. (Sourire) Mais vous savez j'imagine que celui qui s'essaierait à chanter ces textes-là passerait probablement pour un grand imbécile. Il y a des textes qu'on peut difficilement chanter. Sans tomber dans le contre-sens. Le chant, le vrai, s'entend, la mélodie, tout ça, ça demande une énergie, une foi, un enthousiasme que les gens qui parlent dans ces chansons ou dont parlent ces chansons n'ont plus. Plus du tout. Chanter, ce serait plus que maladroit. Ce serait un peu grotesque, ou vulgaire si vous voulez, mauvais goût, comme danser sur une tombe. Très mauvais goût. Regardez Jacques Brel, « Ces gens-là », le couplet il ne le chante pas, le refrain il ne chante pas, il ne chante que l'envolée, à la fin, le moment lyrique, l'espoir, l'illusion, le mensonge. Quand on veut se faire croire quelque chose. Ou faire croire quelque chose aux autres. Brel, à la fin, il ne chante presque plus. « Les marquises », « Orly », « Jaurès ». Il y un moment, le chant, c'est hors sujet.
- Pourquoi ce choix du mélange très réussi entre l'électronique et la musique live ? On pense à The Idiot d'Iggy Pop, entre le glacial des boites à rythmes et la chaleur des guitares, ou Play Blessures aussi, dans une moindre mesure.
Merci, c'est flatteur. Deux grands albums. Mais en fait ce n'était pas prévu. On s'est retrouvé avec Pierre-Yves (Pierre-Yves Louis, NDA), pour faire de la musique autour de ces textes. Et on est parti d'une boite à rythmes qu'il venait d'acheter. Encore une fois pour changer, faire quelque chose qu'on n'avait jamais fait. On a vaguement appris à s'en servir, mais pas tout à fait. Il y avait dedans plein de sons bizarres qu'on a aimés, sur lesquels j'ai posé les textes. L'idée c'était que ce soit juste des croquis qu'on amènerait aux autres pour enregistrer par-dessus et qu'après on enlèverait les structures, les croquis. Comme on faisait les cathédrales, en fait, en toute modestie bien sûr (sourire). On construit l'édifice tout autour de la terre ; on accumule comme ça, on monte le bâtiment et à la toute fin on enlève la terre et on voit l'espace. On a fait comme ça mais quand il s'est agi d'enlever les boites, les croquis, j'étais tellement habitué aux sons que je ne voulais plus m'en séparer. Des fois même, j'avais l'impression que la chanson perdait tout son sens. Un tout petit son derrière qu'on croyait inutile, on l'enlevait et tout se cassait la gueule, le bâtiment s'écroulait. Alors on a essayé de tout concilier : ce qu'on avait enregistré avec Pierre-Yves pendant un an et ce qu'on a enregistré tous ensemble, le groupe, dans la même pièce à Villetaneuse. Avec son lot de petits miracles. Comme « Les heures » : c'est une prise. Une seule prise, d'affilée, dans la continuité.
- J'avais déjà parlé de votre groupe en évoquant un mélange entre Crazy Horse et Albert Ayler, d'autres, vous concernant, ont parlé de Talk Talk, de Sonic Youth. Sur ce disque, c'est plus dur de faire des parallèles. Vous avez le sentiment d'avoir changé, trouvé une voix différente ? Et comment naît un titre comme « Les heures », d'ailleurs ?
Les premières lignes, c'est parti du personnage d'une ancienne de nos chansons, « Monsieur ». Je pensais à lui. Je me demandais ce qu'il était devenu dix ans après. Les premières lignes viennent de là. Le reste… Le reste vient du reste.
Pour revenir à la première partie de la question, sur le fait d'avoir changé, je ne sais pas. On est plus solide, je suppose, moins jeune aussi, moins sujet aux influences directes donc peut-être un peu plus libre qu'avant. Mais depuis le début, j'ai l'impression que ce n'est pas simple de nous situer. Même pour nous.
- Comment doit-on comprendre la fin des « Heures » ? Il y a de l'espoir ?
Sûrement. À la fin il y a toujours de l'espoir. Sinon c'est que c'est pas encore la fin.
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